Jeune Création 70e, Thaddaeus Ropac, Paris-Pantin, 2020.

Images: Chris Lee

Nu. On entre nu ici !

Joséphine Sultane

Reçu l’invitation : vous êtes conviés à un déjeuner fin, des délices à goûter, les gens seront charmants, l’endroit un enchantement. Une chose seulement : ne faites aucun bruit. Pas un mot, pas un rire, pas un oh, pas un ah. Taisez-vous ! Pour une fois.

Il y a le monde en dehors, et il y a cette clairière, encerclée de bois clairs, coupés de la main douce d’une sorcière blanche du coin, et puis au cœur du cercle, des bouquets de simples de toutes les couleurs et aussi plein de fleurs. C’est un sanctuaire, une chapelle, où comme devant Dieu, on ne dit rien.

Je passe le seuil, on me donne un sourire et on me prend ma voix.

Les autres gens sont là, penauds. On nous tend des coupes pour délier sinon nos langues, alors quelque chose d’autre ? Je n’ai que des regards, pour le garçon là-bas, oh quelles jolies chaussettes ! et les yeux de cette fille, la couleur de la pluie, mais tiens, ce ne serait pas celle-ci qui va nous tomber dessus ? J’entends, entre les gouttes de sueur, l’orage des fins d’été gronder.

J’entends les pas de nos bienfaiteurs entre les silencieux, j’entends la rumeur des rires étouffés, nerveux, gênés, sincères pourtant. Je tends l’oreille un peu plus fort : j’entends l’envie de se parler.

Mais on n’a pas le droit, alors qu’est-ce qu’on fait ? Mes yeux croisent ceux d’un autre, ses gestes m’interrogent, je raconte de ma main que, dans la vie, j’écris. La balle rebondit, je mime la question, il me répond qu’il peint, agitant tel Cocteau un pinceau qui ne vit que pour un trait tout fin. Je comprends, je souris, puisqu’il n’y a rien d’autre qui me soit permis.

Oh, tout un déjeuner à faire deviner des réponses que la langue nous aurait si facilement données ! Oh oui, mon bon Monsieur, remplissez ma coupe, j’en aurai bien besoin ! Il ne me reste rien, rien de mes habitudes, rien des questions idiotes que je pose aux inconnus, rien de mes traits d’esprit, ni de mes tours de phrase, ou mes tons de voix qui donnent de la saveur, rien de tout ça. Je suis nue !

Un geste ample nous fait assoir. Peut-être les plats, servis à une table, piqués par une fourchette, le vin, bu dans un verre que je connais, peut-être vont-ils me rendre ce que le silence m’a enlevé ? Une contenance, une aisance, un pilote automatique de l’existence.

Ma voisine dépose une marguerite violette sur son verre, un autre renifle des grains qui sentent le fenouil, et ils jouent la joie, forcent leurs zygomatiques, je réponds de mes yeux que je les trouve heureux. C’est fou comme cela sent bon ! Ce doit être le vent. Quelqu’un se lève, tournoie gaiement sur l’herbe, une autre le rejoint, les assis les regardent, et bientôt n’y tiennent plus, vont danser avec eux. J’y vais, en même temps qu’un type qui va jouer du violon. Ah si je vous assure, il joue un air vibrant, un barde des temps futurs qui sonne la musique dans l’esprit des enfants ! On danse, on danse tant, que c’est bientôt le temps d’aller faire la sieste.

Et comme de petits êtres, de la forêt ou de l’école primaire, on va se coucher, un instant dans les prés. On joue avec nos mains, on caresse les brins, et on regarde l’autre non plus pour le jauger, mais plutôt pour savoir s’il veut jouer avec nous, à la récré ?

On dessine dans les airs des idées, on meut nos corps en visions, on devine ce qu’on ne peut pas comprendre et on donne un bout de soi qui ne s’embarrasse pas de ce qu’on en pensera.

C’est l’heure du dessert, on mange les couleurs, curcuma, betterave et géranium, et on s’apprête à quitter notre royaume.

Dans la vraie vie, on s’habille de mots, on se cache derrière des phrases, on raconte des histoires, pas mensongères mais façonnées, après répétitions – générales jamais finales, – pour soi et pour les autres, émoussées peu à peu par les rencontres d’une fois. On érige autour de soi une muraille, un château, vrai dédale !, on construit un personnage, pas une fiction mais un reflet de soi, qu’on peut, en quelques mots, convoquer quand il faut. On dit je fais ça dans la vie, on dit je connais quelquun qui, on dit jai vu ça lautre fois.

Aujourd’hui je n’ai rien dit. Et j’ai senti une joie, une joie jaillissante, parce que jaillie de ma propre source, celle qui ne sait pas parler, celle qui ne sait pas penser, celle qui ne sait que… Je ne sais que regarder et voir, comme on écoute, danser et sourire, comme on touche, et me rouler dans l’herbe, et sentir le vin qui coule dans ma gorge, et le craquement d’une carotte qui a grandi par-là, ou celui d’une mâchoire qui s’ouvre de plaisir. Je crois que ce jour-là, si je n’ai pu rien dire, tout ce que j’ai fait, c’est jouir.

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